samedi 1 octobre 2011

Le second débat télé

J'ai raté le début. Dans ce que j'ai entendu, j'ai surtout noté deux questions.
Première question : que penser de la proposition de contrat entre les générations de François Hollande : exonérer pour trois ans de charges sociales les entreprises qui embauchent un jeune en CDI et ne débauchent pas un senior, le second étant utilisé pour former le premier ?
On voit les intentions, les avantages : sortir une part de la jeunesse d'impasses professionnelles aux conséquences parfois difficilement réversibles, donner une réalité à l'emploi des seniors : si on continue à les pousser dehors à cinquante cinq ans, à quoi bon rallonger les durées de cotisation ? (la triste réponse est : à réduire leurs droits).
Martine Aubry a dit « je n'y crois pas ». Plusieurs ont souligné l'intérêt des formations en alternance (où l'Allemagne, encore elle, excelle). F.H. a dit si j'ai bien compris qu'il se félicitait qu'il y a ait plusieurs bonnes idées  et « on va réfléchir ensemble » ; ça me semble plus intéressant que de dire « le chef décidera ». Mais allons un peu plus loin : comment Martine justifie-t-elle son scepticisme ? Elle dit « cela constituera un effet d'aubaine ».
C'est quoi, un effet d'aubaine ? C'est la situation où des règles sont établies pour bien faire et vidées des effets positifs attendus par détournement des ressources affectées. Prenons par exemple l'idée « plafonner les haut salaires », voire les hauts revenus venant de l'entreprise, à un certain nombre de fois les bas salaires. Interviennent alors la quantité et la qualité adéquate d'experts et autres conseils qui vont chercher comment tourner à notre avantage, à l'avantage de nos clients, cette fâcheuse mesure ? Réponse : externalisons davantage les activités à bas salaires. Cela diminuera nos coûts et nous permettra d'avoir de bons revenus, puisque on les comparera à des salaires minima plus élevés. La réponse est facile, ici, bien que tous ne l'aient pas encore compris.
Les vrais libéraux en concluent qu'il ne sert à rien de donner des règles qui seront contournées, vidées de leur substance, voire contre-productives. Laissons faire le marché ; si des dirigeants ou des traders sont payés plusieurs centaines de millions par an, ils le méritent (le marché, Dieu ou les deux l'ont ainsi voulu).
En ce qui concerne l'effort – souvent couronné de succès – des grandes entreprises pour transformer en aubaine une mesure dont ce n'était pas l'objet, notons plusieurs choses : les PME ayant moins accès au conseil savent moins bien en profiter. L'autre point est que ce que j'en dis n'est pas le fruit d'imagination : je connais ou ai connu, directement ou par des circuits très courts et privés, tant le coté des dirigeants de grandes entreprises que celui du conseil ; ça se passe comme je dis ; souvent.
Devons-nous dire que Martine a raison et qu'il vaut mieux utiliser d'autres voies pour faciliter l'emploi des jeunes et des seniors, ou que l'idée de François reste bonne ? Posée comme le choix entre deux solutions, la question n'est pas pertinente. La bonne démarche n'exige pas d'encenser l'un et de disqualifier l'autre ; si l'on veut mettre en œuvre l'idée du contrat de génération en minimisant le risque d'effet d'aubaine contre-productif, il faut s'assurer de trois conditions :
  1. le senior conservé est vraiment menacé d'un « package » de départ (par exemple, on peut effectivement exhiber une proposition de départ mieux compensée que ce qu'indique la convention collective),
  2. le jeune embauché n'est pas éloigné mais en dessous du seuil d'utilisabilité immédiate (par exemple, il lui manque au moins six mois de formation),
  3. le senior passe vraiment un temps significatif à former ou accompagner le jeune.
Ainsi l'aveugle et le paralytique – toutes proportions gardées - chemineront vraiment ensemble pour un temps : ce ne sera pas une simple manipulation d'indicateurs. Si on ne parvient pas à vérifier ces trois conditions sans créer une usine à gaz ou des commissaires politiques, alors, il faut abandonner cette idée. La délibération est supérieure à l'arbitrage par exclusion. Il convient aussi d'écouter les acteurs du lobbying, notamment pour identifier les voies des possibles effets d'aubaine et les barrer autant que possible.
Mais comment se fait-il que Martine ait soulevé cette question, et non François ? Voici plusieurs propositions de réponse : M.A. a été dirigeant d'entreprise, alors que F.H. en a surtout entendu causer. M.A. a été confrontée aux travaux créatifs pour vider les trente cinq heures de leur contenu (ceci sans préjuger du degré de pertinence de cette mesure, alors et maintenant).
Mais il est pourtant intelligent, F.H. ! Disons qu'il y a deux sortes d'intelligence :
  • l'intelligence potentielle : je peux comprendre (au prix de temps, de travail, d'informations complémentaires ; formation, réflexion, expérience),
  • l'intelligence actuelle : je comprends.
La première s'applique à un espace plus vaste que la seconde ; en sorte que lorsqu'on me dit que quelqu'un est intelligent, je me demande souvent « il comprend quoi, au juste ? ». Personne ne comprend tout (au sens de l'intelligence actuelle), mais on peut comprendre tout ce qui est intelligible (intelligence potentielle) ; certains comprennent surtout comment acquérir ou conserver « le » pouvoir, moins bien comment résoudre les problèmes. Cette réflexion n'est pas une allusion perfide : elle nous indique simplement que la séduction qu'opère un(e) candidat(e) n'est pas le meilleur guide pour le choisir ; la bonne question étant sa capacité à résoudre les problèmes et à prendre les bonnes décisions, à les faire comprendre et approuver aussi.
A mon humble avis, une personne en charge de décisions importantes doit être « intelligente », c'est à dire comprendre déjà pas mal de choses, mais aussi savoir qu'elle a besoin des autres pour étendre ce qu'elle comprend. Non seulement être conseillé, mais aussi délibérer. La décision, que ce soit par arbitrage du « décideur » ou par vote intervient après. Parfois il faut faire vite, trop vite pour avoir le temps de tout comprendre. On appelle cela « décider en situation d'information incomplète » ; c'est lorsque on ne peut éviter ces situations – généralement en situation de guerre d'une sorte ou d'une autre - qu'un arbitre est nécessaire ; encore faut-il qu'il ne s'illusionne pas sur le caractère magique ou divin de son inspiration et travaille pour intégrer le plus possible de connaissances utiles : factuelles, de raisonnement, d'articulation des objectifs et des risques.
Prenons comme hypothèse que Martine et François ont la même intelligence potentielle, et la même (bonne) volonté. Du coté des entreprises et de l'impact social de leur fonctionnement, M.A. est plus expérimentée et a donc probablement une meilleure intelligence actuelle : par exemple, elle identifie mieux les possibles effets d'aubaine ; mais François sait écouter et ajuster.

Seconde question : revenons aux questions d'éthique, dans le contexte où le pouvoir actuel est, au moins en partie, l'objet d'attention soutenue concernant certaines de ses pratiques, notamment financières, et où tous les socialos ne sont pas au dessus de tout soupçon.
Arnaud Montebourg et Ségolène Royal insistent sur la nécessaire sévérité contre toute forme de corruption : les élus doivent être exemplaires, faute de quoi ils font du mal directement, mais aussi en décrédibilisant leurs pairs. On parle d'inéligibilité à vie lorsque les infractions sont susceptibles de peines de privation de liberté (également connue sous le nom de prison). Jean-Michel Baylet a dit en substance « Doucement, vous êtes vraiment pour des peines éternelles et irréversibles ? ».
Disons d'abord ce qui semble parfaitement clair, quoique trop souvent ignoré : les fautes des uns ne justifient en rien celles des autres. Tout argument du type « il n'a rien à dire, celui-là, il a aussi commis des abus » est nul et non avenu. Au passage, j'ai en conséquence la plus grande méfiance pour la loi du talion (il m'a crevé un œil, donc j'ai le droit de lui en crever un). Cette logique là est une logique de bandes primitives.
Arnaud a dit, avec raison, qu'il peut y avoir, et qu'il y a effectivement des pourris partout. Il dit aussi qu'il faut faire le ménage. Il reproche à Martine d'avoir toléré des pratiques inacceptables à Marseille. A quoi celle-ci répond « quand la justice s'en mêle, je n'interfère pas et respecte la présomption d'innocence ; quand la justice n'est pas dans le le paysage, il m'arrive d'intervenir pour mettre de l'ordre, et même de faire appel à la justice ». Que penser de cette discussion ? Je vais réfléchir tout haut avec vous.
En ce qui concerne les peines de mort politiques (inéligibilité à vie), je constate que « les électeurs » ont trop souvent la mémoire courte, voire une indulgence étonnante ; je pense par exemple à Serge Dassault, convaincu par la Justice d'acheter des voix et cependant réélu Sénateur à Corbeil- Essonnes. Est-ce dans la logique « tous pourris, donc autant en choisir un qui nous paie ? ». Je ne sais, mais cela suggère des peines d'inéligibilité plus longues. De là à pratiquer le tout ou rien, l 'éponge ou la mort, je ne suis pas d'accord ; en matière de sécurité, il y a maintenant consensus chez les socialistes pour ne rien laisser passer, même les incivilités, mais aussi pour proportionner les peines aux délits, c'est d'ailleurs un principe général du droit, et éviter les peines criminogènes (séjour en prison au contact de grands criminels servant de modèles ou de futurs employeurs). Ne rien dire ou rendre inéligible à vie aboutirait inexorablement tantôt à passer l'éponge alors qu'il y a faute, tantôt à liquider définitivement un homme qui a pu s'amender. Sommes-nous sûrs que Alain Juppé devait être exclu pour toujours de la vie politique ? On peut s'interroger.
En fait, je propose l'idée suivante, et d'en tirer toutes les conséquences : devant une situation où il peut abuser impunément de son pouvoir, il y a toujours une fractions des gens, ou des cas pour les mêmes personnes, où un abus est commis. Il faut donc minimiser les telles opportunités. Ceci quels que soient les choix politiques des personnes.
Prenons quelques exemples :
  • en cherchant des champignons, je trouve une jolie fille bâillonnée et attachée à un arbre ;
  • en perquisitionnant chez un suspect, je trouve des objets probablement volés mais non répertoriés ;
  • ma secrétaire est mère célibataire et prête à presque tout pour conserver son job ;
  • dans les à cotés de tel appel d'offres, une semaine au soleil est suggérée (ou quelques dizaines de millions d'euros) ;
  • on exige un coupable et j'ai le choix entre un qui peut se défendre, l'autre beaucoup moins ;
  • je peux acheter un produit financier « structuré » dont je sais qu'il est toxique, mais je peux y gagner ;
  • je peux subventionner une association qui peut me renvoyer l'ascenseur en termes de votes ou une autre, qui est sans doute pour longtemps dans l'opposition.
Chacun peut allonger cette liste. Face à ces situations, certains feront un choix avouable, d'autres en feront un inavouable ou cynique.
Il faut donc minimiser ces questions délicates, notamment par la transparence (l'absence de zones cachées). Bien sûr la confidentialité est parfois nécessaire. Mais l'angélisme (ignorer que face à la tentation d'obtenir sans risque un avantage grâce à son pouvoir, une part des responsables seront corrompus) est coupable. Il y a une inspection générale des services (police des polices). Il faut développer les moyens de contrôler les hommes politiques, élus et nommés. Surtout dans les têtes, les leurs et celles de leurs proches. Et bien sûr, les contrôleurs peuvent abuser de leur pouvoir, par exemple s'ils contrôlent des magistrats. Question difficile mais inévitable, où la maturité ou la dérive des institutions et des pratiques se révèlent. Plus le pouvoir est personnel et au dessus de tout contrôle, plus le risque est grand. Les candidats aux primaires disent vouloir réviser ou supprimer l'immunité présidentielle, pour les questions extérieures à l'exercice de la fonction. A suivre.
On pourrait parler d'autres questions ; qu'est-ce que ça prouve, tout ce baratin ? Écoutant France-Info, j'entends un journaliste (mérite-t-il ce nom?) demander « Qui a gagné le deuxième débat des primaires ? ». Sans doute voit-il les primaires comme un reality-show où il faut identifier le plus rigolo ou la plus sexy. La lecture que je propose de ces débats est différente : quelles questions entendons-nous, qu'en pensons-nous nous-même ? Un peu plus tard, on écoutera aussi les réponses d'autres candidats que ceux de la gauche ; s'ils sont concernés par ces questions, bien sûr. « Qui a gagné » n'est pas la bonne question.
La réflexion sur ces questions, sur les réponses proposées par les candidats aux primaires peut orienter notre vote, doit orienter notre vote. Cette réflexion est aussi un apprentissage : il faudra persister après les primaires et même après l'élection à identifier les bonnes questions, les réponses les plus adéquates, et trouver le canal pour pousser la roue dans le bon sens. Il n'y en a pas tellement, de ces canaux ; pour une fois qu'on en tient un avec les primaires, profitons en. Ce n'est pas seulement une enquête marketing où il faut cocher des cases. Il faudra ensuite, quel que soit l'élu, que ce soit notre préféré(e) ou même l'improbable sortant, pousser et aider les décideurs dans le bon sens ; ce sera plus fécond si ils essaient déjà eux-même de réfléchir sainement aux questions difficiles. Les gens de droite auront un peu de mal, risquant d'avoir des difficultés à se poser ouvertement la question du moins mauvais candidat. Bon courage à eux aussi.
Les débats des primaires citoyennes posent de bonnes questions et donnent même souvent de bonnes réponses.

2 commentaires:

PS 91 Bièvres a dit…

Un camarade parisien m'a fait remarquer que l'exclusion de la fonction publique de toute personne qui a un casier judiciaire existe déjà. Pourquoi être plus tolérant avec les élus ou responsables politiques nommés (Ministres) ?

Ducésie a dit…

Au sujet de l'exemple de l'externalisation comme remède au plafonnement des haut salaires (élargis à tous les revenus issus de l'entreprise), un ami me fait remarque que c'est difficile pour Carrefour d'externaliser ses caissières. Même avec des caisses électroniques.