Dans la ligne de notre attitude dans ce Blog, nous n'évaluons pas ici le degré de séduction de chaque candidat(e) mais nous cherchons à identifier les questions auxquelles une réponse est apportée, celles dont la réponse fait débat, celles qui restent ouvertes ; nous nous attachons plus aux questions qui nous traversent nous-mêmes, personnellement et collectivement.
Le message que l'on perçoit globalement est « Nous avons un projet partagé et des valeurs communes, nous savons que nous devrons, si le peuple en décide ainsi en 2012, gouverner ensemble ; mais chacun(e) a sa personnalité et est porteur de nuances parfois significatives : les primaires sont là pour que le peuple concerné voie, comprenne et décide ; nous serons ensemble derrière celle ou celui qui sera choisi par le peuple de gauche en octobre 2011».
Première question : la dette et la crise
Résumons le contexte : la dette de l’État, en France comme dans la plupart des pays occidentaux est grande, de l'ordre de 25 000 euros par personne (1 800 milliards divisés par 60 millions) ; elle a plus que doublé depuis cinq ans de « vertueuse » gestion UMP. Pourquoi est-ce trop ?
Pour deux raisons :
- la charge de remboursement est excessive pour la génération qui suit,
- cela donne aux créanciers trop de pouvoir, ainsi retiré aux élus et à travers eux au peuple.
Que faire dans cette situation ? On ne peut pas ignorer la question parce que les prêteurs surveillent la capacité de remboursement des états notamment à travers les agences de notation, en sorte que si cette capacité est menacée, les taux d'intérêt s'envolent. Il faut donc convaincre que l'on va faire face au problème. Les européens s'étaient donné des règles (ne pas dépasser 3% de déficit), qui n'ont été respectées que partiellement : « on fait des efforts pour la respecter dans quelque temps » est l'attitude générale. Maintenant on parle de durcir une règle que l'on n'a pas respectée en passant à la règle d'or, dont on a déjà expliqué que c'était la capitulation devant les marchés financiers. Par parenthèse ces marchés ne sont pas seulement les banques mais aussi les fonds alternatifs (hedge funds) indépendants de ces banques ; on pardonnera cette simplification à nos candidats à la candidature.
Comme tout gouvernant actuel ou potentiel, ils doivent réfléchir à la manière de répartir les ressources entre quatre sortes de dépenses :
- le fonctionnement de l’État et le financement des services qu'il rend ; bien sûr, un État qui rend moins de services, qui est seulement « régalien » coûte moins cher qu'un État qui procure des services aux citoyens en particulier une protection ;
- le service de la dette, en intérêts et en capital ;
- les investissements d'avenir, dont les « grands projets » comme ceux qu'évoquait M.A. Dans le message « pour sortir de la crise » ; ils sont un levier de progrès efficace dans de bonnes conditions, mais lents à agir positivement sur les comptes (comme si vous isolez votre maison) ;
- les actions conjoncturelles, à court terme, disons Keynésiennes, dont la relance en période de crise ; ça peut servir, mais pas face à un problème « systémique » c'est à dire de fond et non conjoncturel (une mauvaise passe qui va passer de toute manière).
Quand on n'a vraiment plus un rond, on rabote tout (voir la Grèce) sauf le remboursement de la dette (mais on emprunte aussi pour rembourser).
C'est pourquoi devant cette menace on est obligé de faire des choix et de prendre des mesures effectives. Le niveau de crise, dû aux fondamentaux (raison profondes) mais aussi aux petites nouvelles qui tuent, à la tentative de se délester plus vite que le voisin des valeurs qui plongent, aux comportements moutonniers et irrationnels est largement imprévisible ; aucun météorologue de la finance ou de l'économie qu'il soit dans une agence de notation, au FMI, dans un Ministère, la presse économique ou l'Université ne sait prévoir précisément les crises, cela a été largement démontré par les faits. Les candidats ou pré-candidats à la Présidentielle doivent-ils et peuvent-ils être les meilleurs météorologues ? Bien sûr que non : ils ne peuvent donc pas chiffrer tout ce qu'ils feront, mais seulement quelques points forts qu'ils choisissent ou sur lesquels ils choisissent de communiquer. Il est difficile, dans l'évolution des choses au cours du temps, de séparer aléas, cycles et tendances, comme on doit le faire en théorie pour comprendre avec pertinence ce qui vient du hasard, ce qui vient de la saison et ce qui vient du système. On peut éviter quelques contre-sens, quand même. En revanche ils (les candidats) peuvent indiquer des priorités et une démarche générale.
La gauche est relativement claire : Le (1) fonctionnement de l’État et des services qu'il rend sera en gros sanctuarisé, sans oublier cependant la place des rationalisations possibles (économies non destructives) et de la restauration de certains services trop dégradés (Enseignement). Les engagements financiers (2) seront respectés. On ne se résigne pas à abandonner l'investissement (3), en partie au niveau national, en partie au niveau européen. On aimerait bien aussi financer la relance (4) , on fera ce qu'on pourra, naviguant pour cet aspect peu prévisible davantage « à vue ».
On ne pourra donc jouer sur le seul levier des dépenses, on devra jouer aussi sur l'autre levier : augmenter les recettes. Non pas en augmentant bêtement « les impôts » mais en simplifiant (c'est toujours ce que l'on dit, rarement ce que l'on fait, cette fois-ci il y a des idées claires) et en corrigeant la situation où les classes moyennes et les PME paient proportionnellement à leurs revenus beaucoup plus d'impôt que les très riches et les très grandes entreprises. Non pas en tapant sur la tête des riches, mais en les invitant (fermement, bien sûr) à plus de civisme, comme le dit F.H.
Un mot sur les niches fiscales ; une niche peut être un moyen de moduler intelligemment une contribution et on ne peut renoncer totalement à cette pratique ; mais la plupart ont peu d'effet vertueux et sont surtout le fruit de lobbying des clientèles. Un autre mot sur la fraude sociale ; il est confirmé par des rapports récents que la fraude aux cotisations est beaucoup plus importante que la fraude aux prestations ; proportionnons nos efforts à la profondeur des trous où nous pouvons puiser !
Jusque là tout le monde (à gauche) est d'accord. Il reste toutefois des différences significatives, visibles surtout chez les outsiders. On peut annoncer « du sang et des larmes » ou être plus discret. Arnaud Montebourg insiste sur le fait que ce n'est pas aux classes moyennes de payer, encore moins aux pauvres ; Manuel Valls dit que l'on doit la vérité au peuple : ça va être dur. Pour ma part, je ne sais qu'en partie faire la part des différences de fond et des choix de communication. Je pense surtout que les deux propositions (ne pas faire payer le peuple, ça va être dur) sont justes chacune à leur manière et qu'il va falloir jouer serré. Je pense aussi que les « grands » candidats le savent.
Les difficultés sont : on a peu de prise seuls (les français) sur nos créanciers qui sont surtout hors de notre juridiction nationale, à la différence du Japon ; étrangler « nos » riches serait idiot et contre-productif : ils ne sont qu'une part du problème et sauraient prendre leurs distances, avec leurs fortunes. En revanche, leur demander une contribution plus importante est nécessaire et faisable : plusieurs savent que le déséquilibre actuel entre créanciers et débiteurs ne peut s'éterniser sans rupture et acceptent un effort civique, ne fût-ce que pour ne pas tuer la poule aux œufs d'or.
Ce qui ouvre la porte au second problème où il y a « du jeu » entre les positions des différents candidats à la primaire ; dit brutalement : faut-il forcer la main aux créanciers pour qu'ils prêtent encore (et par exemple fermer la bouche des agences de notation) ou faut-il leur faire la danse du ventre et passer par leurs volontés (serrer la ceinture du peuple pour les payer). Faut-il dompter ou séduire les marchés ?
C'est là que les positions de principe sur la justice et le réalisme sont difficiles à combiner. Pour ma part je pense que, un peu comme il faut réduire notre dépendance au nucléaire, il faut réduire notre dépendance des marchés financiers : reconquérir notre indépendance citoyenne. Cela passe par la combinaison de plusieurs voies : trouver d'autres ressources et réguler localement, par l'Europe et par les négociations internationales ; ça ne va pas être facile : pas étonnant qu'il y ait des nuances. Un détail : une mécanique dans laquelle il n'y a pas de « jeu » coince, tous les mécaniciens le savent.
Une autre remarque en passant ; je n'ai pas été étonné mais cependant peiné par le fait que Monsieur Coppé (vous savez, ce haut responsable de l'UMP) dise qu'il n'entend rien de crédible (et de nouveau) dans les discours des pré-candidats de gauche. J'aurais été beaucoup plus intéressé à entendre ses réponses aux questions que je formule ici et que nous nous posons ; leur règle d'or n'est pas une bonne réponse (ce qui ne veut pas dire qu'il faut continuer ces années-ci à s'endetter) et les efforts de régulation des marchés évoqués par le Président sortant n'ont pas semblé efficaces.
Peut-être faut-il aussi rappeler qu'il existe trois voies toxiques, dont deux sont efficaces à leur manière, pour résoudre le problème de la dette :
- Accepter et tenter d'organiser le défaut de paiement (celui des plus vulnérables ou le notre) ; cela coupe en partie les ponts avec « les marchés », oblige à trouver d'autres ressources (grand emprunt national ou eurobonds) et il faut alors développer les jardins familiaux pour que tout le monde ait à manger.
- Relancer l'inflation. De la sorte, la dette fond toute seule. Les retraites aussi. Mais cela n'exige pas de décision spectaculaire et c'est une sorte de solution de facilité.
- Une troisième voie, inefficace mais radicale, dans le genre « acheter une dernière cartouche avec mon dernier Euro » : voter pour le FN. Je ne développe pas aujourd'hui.
On aura beaucoup de mal à s'en sortir sans gouvernance économique européenne. A l'évidence, une telle gouvernance exige plus de contrôle démocratique et moins d'idéologie libérale naïve. Causer entre socialistes français et allemands est une bonne idée ; mais n'oublions pas que ces partenaires n'ont pas (assez) saisi leur chance (ou plutôt la notre) lorsque cela était possible ; on peut espérer qu'ils feront mieux la prochaine fois ? Plus que cela : on peut surtout mieux contrôler celles et ceux à qui on délègue le pouvoir. Les primaires citoyennes y participent.
Une autre manière d'approfondir : quand on ne peut tout prévoir dans un budget – et c'est le cas en période de crise – on peut insister sur ce que l'on sait et... passer sous silence ce que l'on ne maîtrise pas. Mais on peut aussi dire, il faut aussi dire sur quelle élasticité on va jouer pour gérer les imprévus : autrement dit quelles sont les variables d'ajustement ? Sur quoi allons-nous jouer pour faire face aux imprévus ? Posons cette question avec insistance : est-ce la ceinture du peuple ? Quoi donc, alors ? Il est clair qu'on n'a guère confiance dans le Président sortant à ce sujet. Trop impulsif, trop communicant, trop variable, trop lié aux puissances d'argent. A force d'appeler « réformes » ce qui est souvent contre-réforme, il a presque réussi à nous rendre conservateurs. Il faut en sortir, retrouver le mouvement vers le progrès. Ceci dit, encore un effort, les socialos : parlons aussi des questions difficiles. Le peuple comprendra-t-il ? Il s'apercevrait assurément qu'on lui cache une part des difficultés, intuitivement ou rationnellement.
Nous sommes là pour choisir un candidat puis l'élire ; mais aussi pour interroger, interpeller, affirmer nos espoirs et nos exigences ; ceux que nos interrogations gênent ne sont pas les meilleurs ; les meilleurs, nos voix, aux deux sens du terme, les aideront.
Une bonne idée saisie au passage : pour les prix de certains services de base, comme l'eau, établir un prix contrôlé et bas pour les premières unités (les premiers mètres cubes d'eau pour boire, se laver, faire cuire ses légumes et ses nouilles), autoriser un prix plus élevé pour ce qui dépasse (remplir la piscine, laver la voiture...). On espère quand même conserver des voitures propres et des piscines. C'est une bonne idée défendue par Martine Aubry ; j'ignore si elle a inventé ça toute seule. Si d'autres l'adoptent, ce ne sera pas honteux.
Seconde question : peut-on réguler ?
D'une manière plus fondamentale, la question posée est aussi la suivante : sachant que le libéralisme idéologue, qui dit que chacun suivant son intérêt, tout ira bien, parce que la cupidité des riches les poussera à embaucher, voire à créer des fondations charitables, ne convainc plus grand monde, et assurément aucune personne de gauche, et certainement pas les victimes des licenciements boursiers, sachant aussi que l’État hypertrophié, contrôlant tout au nom de quelque divinité, de quelque théorie officielle ou de quelque « science », mais en fait dirigé par une « nomenclature » prédatrice n'est pas non plus une voie de progrès, on peut se demander s'il est possible, ou plutôt jusqu'à quel point il est possible de créer ou modifier les règles – de réguler sans diriger – en sorte que même les plus cupides contribuent effectivement au bien commun. Parmi nos candidats à la candidature, les convictions ne sont pas identiques sur ce point et c'est normal ; vous en pensez quoi, vous ? Vous pouvez même nous le dire.
Il convient aussi d'offrir un véritable espace aux personnes de bonne volonté, parfois entrepreneurs, parfois fonctionnaires, parfois simples salariés, parfois acteurs des entreprise sociales et solidaires ou d'autres collectivités d'action, parfois même rentiers : l'hypothèse selon laquelle nous fonctionnerions tous rationnellement, et dans la rationalité exclusive de l'intérêt personnel, fût-il bien compris, est fausse, comme l'a souligné notamment le prix Nobel Muhamad Yunus : nous sommes nombreux à utiliser une part importante de nos ressources (temps, euros, compétences ou connaissances : TEC, sans parler du patrimoine) pour contribuer au bien commun, nous sommes nombreux à souhaiter le faire sans qu'une part de notre vie détruise l'autre part, comme c'est le cas par exemple lorsque nous sommes employés pendant la semaine à détruire la planète que nous cherchons à sauvegarder le week-end. Autrement dit, sans pour autant croire au Père Noël, sommes-nous capables de dépasser le capitalisme, au moins celui que nous voyons réduire sinon détruire ce que nos parents et parfois nous-même avons construit ? La question peut être vue sous plusieurs couleurs idéologiques, et là n'est pas l'essentiel. L'essentiel est que nous soyons capables ensemble de prendre des directions concrètes qui assurent le progrès, celui de tout le peuple, celui de tous les peuples, non celui des seuls « marchés » au détriment de la majorité des hommes, des femmes et de l'idée même de progrès. L'essentiel est que nous rassemblions plusieurs couleurs de pensée, y compris des sceptiques, pour faire quelques pas en avant et aussi résister aux pas en arrière. Si quelques bons esprits clarifient les voies d'un avenir meilleur, ça ne fera pas de mal. Je pense surtout que nous – les français - sommes collectivement capables de reprendre notre marche en avant et que nous allons le prouver.
Vous avez sûrement remarqué que je ne dis pas « votez pour M ou Mme Machin ». La vérité est que je lis leur bouquins, écoute leurs paroles, parfois même les commentateurs et analystes, au moins lorsque je sens qu'ils sont ouverts aux vraies questions, aux questions difficiles. Je ferai mon choix, avant le 09/10/2011. Vous aussi, probablement. Désolé d'avoir mis quarante-huit heures pour écrire ce message.
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