L'unique débat télévisé entre François Hollande et Martine Aubry s'est tenu mercredi soir. Des experts disent que ces débats ne feraient que rarement évoluer les opinions : il renforceraient l'admiration pour son champion et provoqueraient haussements d'épaules si ce n'est des quolibets pour l'autre. Chez moi, ça ne fonctionne pas de cette manière : j'écoute vraiment. Mercredi soir, plutôt que d'aller écouter chez un ami ou la famille - ma ligne ADSL n'a récupéré un bon débit que le lendemain -, j'ai choisi d'aller écouter au « Players » rue Montmartre à Paris, parmi les soutiens de François. Histoire de voir aussi l'ambiance et comment ils (et même elles) réagissent. J'ai croisé Jack Lang, Manuel Valls, Michel Sapin et même François Hollande, bien sûr, à cinq mètres cinquante : il venait causer un moment avec ses amis et supporters, après le grand débat.
Nous avons regardé le débat, que vous pouvez revoir (pendant une semaine) sur ce lien si vous l'avez raté . Fidèle à ma démarche, j'examine avec vous ce que j'ai compris des questions posées et des réponses de l'une et de l'autre. On s'intéresse aussi aux inflexions par rapport à ce qu'on avait entendu ou cru comprendre auparavant.
A l'occasion du premier débat du premier tour, nous nous sommes posé des questions économiques, concernant la dette, la crise, la possibilité de réguler. Plusieurs questions d'Arnaud Montebourg, dans sa lettre à F.H. et M.A., portent sur ces thèmes. Quoi de neuf ?
Les deux sélectionnés du second tour ont d'abord parlé d'Economie, déjà abordée précédemment. Ils ont débattu de la répartition de nos trop rares ressources entre le désendettement et la relance ; Martine évoque 50% de nos ressources disponibles pour chacun, estimant inadapté de donner des chiffres absolus dans l'ignorance où nous sommes de l'évolution de la crise et du PIB ; elle estime aussi inadapté de mettre tout le paquet sur la dette, au détriment d'un soutien à l'activité par la consommation et le soutien à l'investissement des PME. François dit que le saut le plus difficile est à faire en 2013 (de 4,7% à 3% de déficit), puis que l'on doit passer sous 1% en 2017. Il donne donc une plus grande priorité à l'effort de désendettement, tant pour réduire notre dépendance à la finance que pour réduire la charge annuelle de la dette (rappelons que les seuls intérêts nous coûtent plus que ce que rapporte l'impôt sur le revenu, et que la « maturité » de la dette est telle que l'on en rembourse actuellement environ 3% par an, en sorte que ce niveau de déficit stabilise l'en-cours, ce que l'on doit). Autrement dit, Martine est plus flexible, propose de s'adapter à une conjoncture ou sortie de crise peu prévisible, alors que François propose une marche plus volontariste vers le désendettement).
Pour ce qui concerne la régulation des banques, Martine propose que le soutien nécessaire aux banques (qui fond appel aux fonds publics quand elles sont en difficulté et distribuent leurs bénéfices quand tout va bien) se traduisent par une prise de contrôle partiel (acquisition d'actions à hauteur de l'aide apportée). François fait remarquer que l'aide à apporter immédiatement – sous la Présidence de Nicolas Sarkosy – n'ayant pas de contre-partie, sans doute faudra-t-il entrer de droit – par la loi – dans leurs conseils d'administration, et acquérir une forme de contrôle. F.H. adopte là une position plus offensive, peut-être en réponse à l'interpellation d'Arnaud Montebourg. La séparation entre banques de détail et banques d'affaires, les unes étant dédiées à prêter pour le logement ou l'économie réelle, les autres pouvant être plus spéculantes et praticiennes du billard à trois bandes, cette séparation, donc, déjà imposée notamment aux États-Unis, est consensuelle. Comme l'est la limitation des produits dérivés les plus aventureux ou toxiques par leurs effets de levier parfois inversés, conçus par des mathématiciens débridés et utilisés par des spéculateurs dénués de toute éthique.
Les questions fiscales, particulièrement travaillées par F.H. sont l'objet d'un large consensus qui apparaît une réforme permettant de sortir du bricolage et de dégager une part importante des ressources nécessaires.
Pour les questions sociales, nous avons déjà parlé du contrat de génération propose par F.H.. Martine maintient sa prédiction de faible efficacité pour cause d'effet d'aubaine alors que l'absence de réponse de François à cette mise en garde m'inquiète. Peut-être considère-t-il que ce sont des détails techniques en deçà du niveau Présidentiel, mais le diable caché dans les détails est capable de pervertir une bonne intention. Ceci est une occurrence d'un échange qui s'est répété entre une Martine valorisant son expérience (en entreprise et comme Ministre), François répondant par la revendication de la nouveauté, d'une sorte de virginité (bien qu'il exprime aussi que notamment sa proximité avec Lionel Jospin l'a frotté aux problèmes). Nous voyons là une rencontre entre l'expérience et la fraîcheur. En fait, il s'agit d'évaluer dans notre cas le rôle de l'apprentissage : l'apprentissage peut nous figer dans des plis d'intérêt médiocre, voire toxiques (par exemple on peut « apprendre » que l'autre ne mérite pas notre attention), ou nous entraîner à affronter des situations diverses de manière intelligente et créative. Je ne développe pas, menacé par le didactisme. Mais je ne pense pas que l'expérience de Martine soit une glaciation ; et François sait apparemment écouter, et même apprendre.
Quant aux licenciements dits boursiers, c'est à dire déclenchés par la décision des actionnaires de fermer ou déplacer un morceau de force productive (une usine, mais aussi une plate-forme téléphonique par exemple) rentable mais remplaçable par une autre plus rentable, François propose d'instituer une taxe qui déplace le seuil d'opportunité de cette fâcheuse manœuvre : si ça coûte cher de faire des licenciements boursiers, il y en aura moins. On parle aussi de permettre aux syndicats de saisir le tribunal de commerce, dont je ne suis pas sûr qu'ils trouvent dans la loi ou leurs motivations propres des motivations suffisantes pour bloquer les licenciements abusifs. On parle aussi d'accélérer les procédures, notamment par un usage renforcé des référés, afin d'éviter un jugement trop tardif, « après la bataille ».
En ce qui concerne l'Europe, si Martine reste attachée comme la quasi-totalité des chefs d’État actuels ou impétrants à la confédération des États-Nations, François est moins effrayé par l'idée – et le mot – de fédéralisme ; les deux reconnaissent le besoin de passer à des modes de décision majoritaires plutôt que par unanimité, même si cela implique certains transferts de souveraineté ; ça s'appelle la subsidiarité. Peut-on accepter que l'honorable Slovaquie bloque la décision commune de faire payer aux peuples les errements des banques ? On préférerait qu'une majorité qualifiée décide de faire payer aux actionnaires les conséquences de leurs erreurs de jeu. Comme le dit Finance Watch, on ne pourra pas éternellement privatiser les gains et collectiviser les pertes.
En termes de mesures de protection de notre économie, Arnaud a contribué à dé-diaboliser cette démarche ; les deux finalistes acceptent de faire un effort de protection, au nom de la réciprocité, de la protection de la planète ou des règles du BIT (protection des travailleurs). Je note toutefois qu'ils n'intègrent pas (pas encore?) l'idée de rapprocher la production de la consommation ; aux États-Unis, au moins dans certains États, les cantines scolaires doivent fournir des produits locaux aux enfants. Il est vrai que Obama est un dangereux socialiste, comme le disent divers Républicains. Mais je remarque aussi une capacité de François à intégrer des mesures qu'il n'a pas inventées tout seul. Je ne pense pas que ce soit une faiblesse, au contraire ; si du moins il n'intègre pas trop de mesures des vautours auxquelles il n'avait pas pensé tout seul ; le lobbying est souvent efficace. Enfin, je confirme la nécessité, comprise par eux, d'avoir quelque-chose à offrir aux autres. Le « juste échange » est-il un concept suffisant ? Les mots ne le disent pas.
Sur le terrain des institutions, tous deux ont insisté sur une vraie indépendance de la justice ; l'Europe considère que les procureurs, dépendant du pouvoir exécutif, ne méritent pas le nom de Magistrats : changeons cela. Le cumul des mandats apparaît parfois aux électeurs comme une question professionnelle des élus qui les concerne peu. Quand on y réfléchit, on voit que c'est un facteur important de renouvellement, d'égalité entre les sexes, de représentation de la diversité, de renforcement de la capacité de nous représenter, de lutte contre le clientélisme. Une petite différence : Martine ne veut pas de cumul des mandats dès les prochaines législatives, François vise la fin 2012 ; l'une veut que les socialistes s'auto-appliquent cette règle sans attendre une loi, l'autre veut la mettre en œuvre après l'avoir votée (ce que le passage à gauche du Sénat permettra si l'Assemblée suit).
Les mots et les choses. Une gauche molle, dure, forte, sectaire ? Martine n'est pas satisfaite par la gauche molle, François veut rassembler et ne veut donc pas de gauche sectaire, le peuple après la droite dure ne veut pas de gauche dure, on se fait presque la bise sur la gauche forte. Les jeux de mots expriment les deux craintes classiques : pas assez fort, trop différent. Des solutions courageuses, inhabituelles, allant contre des intérêts minoritaires en nombre de personnes mais non en nombre d'euros, exigeant des efforts de tous sont nécessaires et acceptables par les personnes de bonne volonté, sur un large spectre d'identification politique sur la ligne gauche – droite. La responsabilité plutôt que la demande irresponsable de toujours plus ? Certes ; cela signifie que même participants au pouvoir économique (comme, dès maintenant, dans une coopérative), les travailleurs peuvent perdre leur travail, l'entreprise peut avoir à lutter pour sa survie et perdre la bataille. Mais pas simplement pour augmenter les profits des actionnaires. Quelle est la « responsabilité » des dirigeants protégés par des parachutes en or massif si ils « plantent » l'entreprise ?
Les règles et les volontés. Il est possible (et nécessaire) d'établir des règles telles que en recherchant son profit personnel, on contribue aussi au bien commun (c'est beaucoup plus douteux sans règles). Mais il est aussi intéressant que des acteurs y compris économiques pensent directement au bien commun. Certes, il ne suffit pas de le dire, et les investissements « responsables » doivent avoir plus qu'un affichage. Mais il reste que des vrais gens veulent le bien commun et parfois s'organisent à cet effet dans le cadre de l’Économie Solidaire et Sociale. Il y a même des cours à HEC sur le thème. Je pense qu'il faut marcher sur deux pattes : établir des règles et faciliter l'émergence des acteurs « responsables », qui pensent aussi au bien commun. Pas des copains, mais de ceux qui le prouvent dans leurs actes. Ce n'est pas le Président de la République le principal acteur dans ce domaine : ce sont les acteurs économiques concernés aux-mêmes.
Pour ma part, je persiste à désirer construire dans les têtes et dans les faits une société post-capitaliste où le pouvoir économique ne soit ni centralisé par l’État ni confisqué par les seuls actionnaires mais partagés par les porteurs d'enjeux : actionnaires, travailleurs, la société globale représentée par l’État ou une autre collectivité, et sans doute les clients ou utilisateurs eux même. Je rêve ? Certes. Mais la participation de l’État à la gouvernance des banques est plus attractive vue comme un pas vers cette société post-capitaliste (ou appelez la comme vous voulez, la marque n'est pas déposée) que vers le retour à je ne sais quel dirigisme étatique ou une parenthèse pour sauver les plus riches. On construit déjà des indicateurs équilibrés de bonne gouvernance. Une autre voie est dans l'économie sociale et solidaire (ESS) et le mouvement coopératif. On ne compte pas sur un homme ou une femme pour changer seul(e) la société ; si possible pour comprendre et faciliter son évolution. Un jour (après ma pomme, sans doute), cela fera rire de lire dans les livres que tout le pouvoir économique était dans les seules mains des actionnaires, j'en suis persuadé. Fin du paragraphe de rêve perso.
« Mais c'est quoi, ce mec (l'auteur de ce message), pour qui il se prend ? Il s'imagine qu'il va changer quelque-chose ? Tout ce qu'on lui demande c'est de choisir un(e) candidat(e) et de lui donner un coup de main ». Bonne question : sommes nous là pour adhérer à un paquet d'idées et projets à peu près cohérents et voter en conséquence ? Oui, mais pas seulement. On peut aussi faire dans une certaine mesure son marché sur le vaste étalage des idées et projets ; bien sûr on ne peut voter que pour un candidat à la fois, notamment aux Présidentielles, et en picorant des idées, on risque un caddie hétéroclite. Si, au hasard, je fais mon marché parmi les idées de plusieurs leaders socialistes, ce ne sera pas si hétéroclite : il y a des convergences importantes, naturelles et organisées par le fonctionnement du PS. Mais il y a plus : le peuple, certaines personnes du peuple, individuellement ou en mouvements : clubs, think-tanks et autres groupes « sociaux », peut aussi élaborer et assembler des idées. Ce n'est pas facile, mais c'est possible et à partir de là, on peut faire bouger les lignes, apporter de nouvelles idées, soit focalisées sur une question précise, soit plus générales. La nouvelle Démocratie que nous voulons promouvoir laisse aussi au peuple – dont font partie petits et grands intellectuels - la possibilité de construire des idées, d'en débattre, et pas seulement d'émettre des youyous (culture arabe), des booh (culture américaine), des grumble-grumble (culture britannique), des cris de joie ou de colère (culture française) ou des applaudissements (culture russe). La voie représentative muette n'est plus la seule forme de démocratie.
Revenons à l'ambiance pendant le débat : même dans une salle partisane, il y avait un (relatif) respect de l'autre, dans la conscience que l'unité se fera dès la semaine prochaine. Il y a aussi une camaraderie du type « supporters de club sportif » et d'authentiques mouvements d'adhésion. Allant à ce meeting, j'ai été agréablement surpris par l'énergie et la capacité d'écoute de François, qui ne tombe pas pour autant dans l'attrape-tout. Mais je suis sûr que j'aurais aussi apprécié un meeting de Martine, que j'ai bien sûr déjà écouté directement, par exemple dans quelques salles du sous-sol de l'Assemblée Nationale. Mercredi soir, j'ai même été brièvement interviewé par je ne sais quelle équipe de télé, sur le thème « quels sont les trois critères importants pour choisir un Président ? » ; à titre de militant anonyme.
Bon alors, pour qui tu votes ? Des tas de gens expliquent pour qui voter ou ne pas voter. De mon coté, j'ai plutôt tenté de vous accompagner dans votre réflexion. C'est vous qui décidez. Si on a fait progresser le débat, si on fait en sorte que le sortant sorte et que son successeur ou la Dame ne nous mettent pas encore plus dans la mouise, on n'aura pas perdu notre temps.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire