samedi 4 février 2012

Travailler mieux ?

Travailler plus, travailler moins, travailler où, travailler pour quoi faire, travailler pour qui ? La question du travail est ancienne et pourtant toujours nouvelle. Les sociétés pré-capitalistes réservaient le gros du travail à des esclaves, à des serfs, l'artisan ou le scribe formaient déjà une « aristocratie ouvrière ». Des domestiques esclavagisés, des enfants triant des déchets, des femmes proposant par contrainte ou faute de mieux des services sexuels, des gens astreints à un travail forcené pour rembourser des dettes, les leurs ou celles de leurs parents, cela existe maintenant, pas seulement du temps des pharaons ; pas toujours au Sud. Ce sont des situations « archaïques » mais actuelles, parfois pré-capitalistes mais trop souvent compatibles avec lui ; de plus en plus ? Des employés, des ouvriers, des gens qualifiés, des membres des hiérarchies – et ces catégories ne sont pas exclusives : on peut faire partie de plusieurs d'entre elles – des gens qui travaillent, donc, qui ne savent pas à qui appartient la boite où ils bossent, qui n'ont aucune idée de la valeur qu'ils produisent, qui ignorent dans quelle « chaîne » de valeur ou de transformation s'insèrent les gestes qu'ils font, qui échangent simplement leur temps et quelque savoir-faire contre un salaire, il y en a beaucoup. Des « travailleurs » qui, non concernés par l'utilité de leurs gestes, ou dont le savoir-faire est nié, en jachère, et qui « optimisent » en en faisant le moins possible tant que cela ne se voit pas trop, ayant même renoncé à plaire pour progresser, il y en a.
Certes, il y a des gros nuls partout : chez les hommes politiques, chez les chefs, chez les patrons, chez les travailleurs, comme on dit au comptoir du bistrot. Exact. Et la rééducation n'est pas toujours facile : goulag ou team-buiding (constitution d'équipe), sourire cheese et bonne santé obligatoires, regard franc et enthousiasme (commercial) de commande, chaussures cirées ou cotte propre, relooking ou coaching, ça ne suffit pas toujours.
Et pourtant. Des gens qui travaillent avec effort, avec calme, avec intelligence, dans l'entraide, en pratiquant le crédit d'intention (plutôt que le procès d'intention), en identifiant les problèmes, en en résolvant la plupart, en cultivant la qualité, en respectant les collègues, les collaborateurs et même leur hiérarchie, en se formant, en sachant après quelles tâches viennent leurs gestes, et de quelles tâches elles fournissent les « entrées », quelle valeur ça a, à qui ça va servir, qui cela enrichit, qui cela appauvrit (quelles ressources cela dépense notamment, naturelles et monétaires), en étant à l'heure pour leur propre temps et pour le planning, des travailleurs dans ces situations, dans ces comportements, des gens de ce genre, il y en a, j'en ai rencontré. Il y a même moyen de passer de l'état de tire-au-flan dégoûté à celui de contributeur motivé et efficace. Cela s'appelle la revalorisation des tâches, cela est une orientation possible de l'effort d'organisation. Cela n'est pas très souvent la priorité des grands cabinets américains, pourtant compétents à leur manière, et auxquels les Ministères font appel, souvent même lorsque le Ministre est de gauche. C'est une voie de progrès. A mon humble avis, essentielle, incontournable. Bien plus importante que de travailler une heure de plus ou de moins par semaine ; du point de vue de l'efficacité et du plaisir de travailler, il s'entend. 
Cela demande de l'organisation, des efforts de plusieurs cotés, du respect, de la formation, de l'intelligence et de la modération dans la division-parcellisation du travail. Cela est plus difficile lorsque certains gagnent cent fois plus que d'autres. L'échelle des revenus engendrés par l'entreprise a explosé dans la dernière décennie ; la part des salaires a chuté en conséquence. La démarche ici évoquée concerne les gens des entreprises et ceux des trois fonctions publiques (État, collectivités locales, fonction hospitalière) ; même ceux des associations où l'on travaille, et il y en a de plus en plus pour « dégraisser » l'État, diminuer les coûts, contourner les syndicats, contourner les règles décentes obtenues par les luttes, insupportables aux financiers. Cela est une facette essentielle de notre effort pour réindustrialiser, pour trouver - plus que retrouver - notre place dans le monde qui se déconstruit et se construit cependant.
Nous avons tous vu des enquêtes sur nos motivations pour choisir un travail, parfois nous y avons même répondu ; ils nous demandent si nos motivations sont le salaire, les conditions de travail, l'ambiance, les possibilités d'évolution de carrière, la proximité de notre lieu d'habitation. Je n'ai jamais vu parmi les motivations possibles l'utilité du travail. Mais pour qui nous prennent-ils ? Sans doute pensent-ils que nous avons métabolisé l'idée que la seule utilité possible est l'adéquation à la demande du marché. Ils se trompent, ils nous trompent.
Enfin, j'ai récemment eu l'audace d'interroger publiquement la municipalité de Bièvres sur l'organisation du travail qui permettait (ou engendrait ?) de manière récurrente la mobilisation (?) d'une grosse équipe, disproportionnée, pour un petit travail. Il est clair que certains ont « compris » que je critiquais les employés municipaux concernés. L'attitude de plusieurs n'est sans doute pas optimale. Mais l'incapacité à motiver, respecter et mobiliser ces travailleurs est aussi, surtout je crois, en cause ; la bonne réponse n'est pas de diminuer les effectifs ou de harceler ces personnes ; elle réside dans la construction d'une capacité à organiser, respecter et mobiliser. Il y a tant de choses à faire... Nous n'avons pas besoin de plus de chômage pour que le stress ou la peur « mobilisent ». Nous n'avons besoin ni de gaspiller nos ressources ni de plus de souffrance au travail, ni de l'accroissement de la précarité et de la pauvreté. Nous avons besoin de mobiliser l'intelligence comme les bras, de comprendre et d'approuver pour quoi, pour qui nous travaillons ; pas de stakhanovistes, mais des hommes et des femmes qui gagnent leur vie en se rendant utiles, qui progressent, se développent, améliorent leurs savoir-faire, leur action ; et même leur niveau de vie.

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