mercredi 25 janvier 2012

Le meeting de François Hollande au Bourget

Dimanche 22 janvier, je suis allé écouter François Hollande au Bourget. Pour participer, pour l'éventuel plaisir de sentir passer un courant, pour comprendre un homme encore un peu mystérieux, pour percevoir la réaction de ce public aux thèmes abordés. Du bus nous menant de la gare RER du Bourget au palais des expositions, j'ai vu des groupes de joyeuses adolescentes maghrébines, portant le foulard islamique ou, en cheveux, sortant un foulard de leur sac pour se couvrir, sans doute à l'approche d'un quartier où c'est devenu la règle. Perplexité, on en reparlera. Puis j'ai constaté être arrivé assez tôt pour entrer dans la salle, pas assez pour avoir une place assise. J'ai rencontré un copain de Verrières. Dans le goulot d'étranglement de la porte, j'ai souri à une Dame de soixante ans, sans doute elle aussi maghrébine, portant un foulard – comme ma mère marseillaise en portant autrefois - ; encouragée par mon sourire, elle m'a dit « allons-y, il faut se battre, il faut gagner ». Je la sentais prête aux youyous et pourtant bien de chez nous. Après quelque errance pour tenter sans succès de trouver une place assise, dans une relative bonne humeur n'excluant pas un peu de tension, je trouve une place debout dans un escalier, sur la marche en dessous d'une autre Dame qui s'avère adjointe au Maire de Paris. Cela me fait plaisir : des personnes utiles voire d'une certaine importance n'ont pas de confortable siège réservé et protégé par service d'ordre ; et sa conversation est intéressante en attendant l'ouverture du meeting. Laurianne Deniaud, que j'avais « découverte » à La Rochelle, fait une bonne introduction. Yannick Noah pousse quelques bonnes chansonnettes ; il me choque un peu lorsqu'il souhaite le succès à « notre chef » ; François Hollande n'est pas mon chef.
Puis vient le discours de François Hollande. Voici quelques notes. F.H. insiste sur le fait qu'il cherche à nous représenter, à rester fidèle à ses convictions, à se demander à chaque tournant « cette mesure est-elle juste ? », pas à être notre chef, pas à profiter de la situation. Merci, ça tombe bien ; en plus, je le crois sincère.
F.H. désigne le seul ennemi : la finance cupide et cynique. Tous, enfin toutes les personnes à la fois informées et libres (par rapport à la finance, justement), le savent : le pouvoir acquis par la finance est excessif, injuste, insupportable, il nous mène dans le mur. Ils ont des « assurances » qui spéculent sur le malheur des autres, des ordinateurs qui déplacent des milliards en quelques millisecondes sans la moindre considération pour leurs effets sur l'économie réelle, ne parlons pas des travailleurs, ils prêtent à fort taux l'argent qu'ils n'ont pas mais la monnaie qu'ils créent (on en reparlera aussi), ils sont opaques. Les plus dangereux ne sont pas les banques instituées mais les hedge-funds, les paradis fiscaux, les spéculateurs. Il ne s'agit pas de vieux clichés de Kapitalist en haut de forme et cigare, il s'agit de prises de pouvoir réel, de la capacité de mettre des peuples à genoux, du confinement de la démocratie au choix d'aménagement des espaces verts, quand ils ne les dérangent pas. François H désigne le but : rendre le pouvoir aux citoyens, aux gens, au peuple, non à je ne sais quel Peuple mythique et alibi. Ce n'était pas si clair qu'il allait le faire ; plusieurs ont été surpris : Mélenchon se plaint qu'on marche sur ses plate-bandes, les banquiers s'étonnent et se défendent mezzo-voce. Ils n'ont pas tort de dire qu'ils ne sont pas les plus coupables, du reste.
F.H. replace son but dans la grande tradition républicaine de la lutte pour l'égalité. L'égalité n'est pas l'uniformité ; c'est l'égale possibilité pour chacun de choisir sa voie, de choisir les efforts qu'il accepte et les bonheurs qu'il cherche, dans le respect des autres, souvent en concertation et en coopération avec « les autres ». C'est l'abolition des privilèges qui persistent, renaissent ou naissent.
F.H. annonce des mesures précises. Peu s'y attendaient.
F.H. donne une priorité à l'avenir des jeunes ; pas pour passer la main dans le dos d'une catégorie, mais pour désigner l'espoir de tous, y compris les générations qui les précèdent.
Il ne cache pas les difficultés et annonce qu'il ne faudra pas compter (ou du moins beaucoup moins compter) sur les crédits de la finance.
Il annonce des mesures pour le progrès des institutions : non-cumul des mandats, indépendance des médias et de la justice, réduction des indemnités des ministres et du président, responsabilité du premier ministre. Allons-nous réussir cela ?
Deux fois, je me suis trouvé minoritaire dans la salle à exprimer mon accord. La première fois, il a dit que notre transition énergétique devait viser, pour les années à venir, trois piliers : nucléaire, énergies renouvelables, économies d'énergie ; non pas combustibles fossiles. Je soutiens cette position, qui n'est pas du baratin. En cachant certains problèmes, en virant une dirigeante responsable (Lauvergeon) pour un opportuniste copain, en proposant des centrales à Kaddafi, N.S. a contribué à rendre le nucléaire impopulaire. La seconde fois, F.H. a exprimé l'intention d'un effort particulier en direction des personnes en situation de handicap ; l'audience ne s'est pas sentie concernée ; sans doute ignore-t-elle qu'il y en a environ dix pour cent, que cela peut arriver à chacun de nous.
En revenant de Massy-Palaiseau à Bièvres, j'entends à la radio une (ou la, je ne sais) porte parole de François Bayrou : hélas, elle n'a pas du tout entendu la même chose que moi : elle dit que le blocage des loyers n'est pas la solution (construire est la solution), alors que F.H. a très clairement limité cette perspective aux cas où ces loyers dépassent clairement la mesure et il y en a (avez-vous regardé où les rapports loyer-annuel sur valeur de l'immeuble sont les plus élevés ?). Elle a dit que ce n'est pas le moment de faire des promesses merveilleuses, alors que j'ai surtout entendu un appel à résister au pouvoir de nos vrais maîtres, les financiers ; si elle croit que ça va être facile... Je pense plutôt qu'elle fait mine de le croire ou bien elle pense que ces intentions ne résisteront pas... à la résistance des financiers.
Cela annonce beaucoup de désinformation de la part de la Droite, ou plutôt des Droites. Il faudra continuer la désintox. Mais oui, F.H. m'a surpris comme il en a surpris d'autres : il est clair, sincère, prêt à se battre avec nous ; un courant est passé. Reste pas mal de boulot, avant les élections et peut-être surtout après.
Je vous propose deux liens : l'un de l'équipe de François Hollande d'où l'on peut voir le discours et aussi les principales propositions. L'autre du Nouvel-Obs où l'on trouve une analyse lisible.

mardi 10 janvier 2012

Bonne année 2012


Nous vous souhaitons une bonne année 2012. Pour chacune et chacun d'entre vous en tant que personne. Nous ne sommes pas d'abord des homo-economicus ni des homo-politicus, mais bien des personnes qui ont des corps à qui nous souhaitons une bonne santé, des personnes qui ont des émotions à qui nous souhaitons la paix mais aussi la réalisation de leurs désirs, le développement de relations humaines riches avec quelques autres bipèdes. Nous vous souhaitons, à vrai dire nous souhaitons aussi pour nous-même, d'échapper à quelques dominations : celle du corps et même du cerveau par la maladie, le stress, celle de notre temps « libre » par l'idéologie du divertissement – surtout, ne pas penser à la réalité - , celle du porte-monnaie par les prix qui montent et les revenus qui hésitent (ou n'hésitent pas), celle du temps de travail qui n'est plus là pour faire ce que nous voulons voir fait mais pour enrichir des financiers, celle du temps reconquis qui nous est reproché, celle des besoins qui nous sont indiqués, celle de la fête dégradée en vacarme, celle du sucré sans sucre, du sexe sans amour, du gras sans graisse, de l'écologie-peinture, de la solidarité-façade, de l'identité qui rejette, de la ceinture pour les uns.
On ne fera pas le paradis terrestre cette année, ni la suivante. Mais on peut faire quelques pas vers la liberté de vivre chacun ce qu'il veut réaliser, dans le respect de l'autre, souvent avec lui ; avec elle. Cela dépend un peu de notre prochain Président de la République, de notre prochaine Député ; vraiment. Cela dépend aussi des « marchés » qui ont le pouvoir, plus que nos élus, qu'ils soient agités ou normaux. Mais cela dépend surtout de nous, chacune et chacun, séparément et ensemble. Nous souhaitons passer à une cohabitation entre les marchés anonymes, des représentants politiques qui nous représentent et le retour de « nous », le peuple, sans grand P, qui prenions le pouvoir de comprendre, de rêver, de décider, de faire ; sans commissaires politiques, sans grand communicateur, sans le comique de répétition des sauveurs de l'Europe. Vaste programme. Bonne année 2012.

Ecologie

Un peu avant Noël, je suis allé à une réunion publique à Chaville – pourquoi pas – organisée par EELV autour du thème « sortir du nucléaire ». Il y avait une élue du Conseil Régional, intelligente, un vieil ingénieur amoureux de l'électricité, un probable trotskyste suggérant de ne plus causer aux traîtres à la classe ouvrière, quelques militants honnêtement convaincus de l'intérêt des énergies renouvelables, une ménagère inquiète de l'insuffisance de sa bonne volonté, un socialiste avoué (votre serviteur), pas mal de silencieux, intéressés.
Je résume. L'oratrice nous a expliqué comment la comparaison du coût de l'énergie nucléaire avec l'énergie renouvelable était biaisée par l'impasse sur le coût d'une nouvelle génération de centrales nucléaires (les nôtres vieillissent) ; elle n'avait pas tort, je crois. L'ingénieur a dit que rien de beau – lumière, chaleur, IPAD – sans énergie électrique. Ricanements tragiques. L'oratrice nous a expliqué que le conseil régional avait à peu près trouvé la solution pour rénover l'habitat collectif ancien malgré l'indifférence des propriétaires aux coûts de chauffage supportés par les locataires. Très intéressant. Je leur ai dit que je ne partageais pas leur focalisation contre le nucléaire : le kérozène non taxé, les combustibles fossiles pleins de CO2, l'économie du gaspillage, de l'obsolescence programmée me paraissant plus toxiques. Mais j'aime les négawatts (économie d'énergie), vraie direction de survie. Des murmures d'approbation ont été émis. Un homme a déploré l'affadissement de l'idéal écolo par les compromis avec l'homme normal quoique socialiste. La Dame a expliqué que ce n'est pas parce qu'on n'est pas d'accord sur tout qu'il ne faut pas discuter, voire faire des compromis et s'allier. Elle a expliqué qu'elle n'était ni collectiviste ni socialiste, que l'appartenance à l'Etat ne garantissait pas la vertu, suivez mon regard vers AREVA.
J'ai pensé, mais je n'ai pas dit parce qu'il était tard, que la Dame ne voyait peut-être pas clairement que le gaspillage, la croissance (des bénéfices des marchés) était programmée par des financiers soucieux de la communication verte mais pas d'une nouvelle économie d'abondance frugale et solidaire. On peut être socialiste et fier des fumées d'usine, écolo et inconscient du pouvoir des marchés. On peut aussi comprendre que la croissance exigée par « les marchés » nous envoie dans le mur, qu'il convient de faire croître des choses et décroître d'autres. Bref on peut vouloir une société juste et durable. Mais il faut pour cela être intelligents et forts. Difficile. Continuons.

Nicolas Sarkozy

Comme vous avez compris si vous me lisez de temps en temps, ce n'est pas vraiment mon truc de dire du mal de cet homme. Il a passé sa vie à faire de grands efforts pour rejoindre le cercle des riches, grâce à Neuilly sur Seine, il a réussi, chapeau. C'est d'eux qu'il est solidaire, bien sûr. Il comprend qu'il faut faire quelque-chose pour le populo, pas seulement des simagrées. Quand il veut introduire la Taxe Tobin, il faut la voter, même si c'est en partie une manœuvre et si la bonne solution est à une échelle plus vaste. Bien sûr les Brits défendent la City.
Mais N.S. est surtout un manœuvrier, presque un contorsionniste. Ses contradictions sont époustouflantes. Voyez à ce sujet l'abécédaire.
Ses efforts avec Madame Merkel pour sauver l'Euro et l'Europe tous les quinze jours relèvent du comique de répétition. Ils cherchent surtout chacun à faire durer une Europe dominée par les marchés et dirigée par les (petits, moyens et grands) chefs nationaux, en tâchant d'atténuer la souffrance des peuples, mais surtout à expliquer qu'elle est inévitable et que ce n'est pas de leur faute ; mieux, que eux seuls peuvent nous protéger. Savez-vous que l'espérance de vie des pauvres a baissé en Allemagne depuis dix ans ? Le beau modèle en vérité ! Mieux vaudrait une Europe « vraiment » démocratique et dirigée par des élus européens, c'est bien sûr possible, mais pas au bénéfice du syndicat des chefs d'Etat et de gouvernement. Hélas, les syndicats, même patronaux, ne sont pas toujours au service de l'intérêt général.
Ses efforts pour expliquer que les 35 heures sont coupables de presque tous nos ennuis et pour sauver les banques sont pathétiques. Cet homme sera encore écouté et nous aussi devons l'écouter ; pour décrypter et comprendre qu'une autre voie est possible et préférable.

François Hollande

F.H. Nous a écrit une lettre ; par « nous » je veux dire à une large part de ceux qui ont pris part aux primaires, et à travers le journal Libération. Elle est claire, mesurée, volontaire. Je vous invite à la lire avec attention, sans abandonner votre esprit critique et sans procès d'intention. Le diagnostic est clair, le discours n'est pas démagogique, la direction proposée est claire, elle aussi. Les élections seront sans doute un moment difficile ; mais le plus difficile sera la reconquête d'un avenir et su pouvoir maintenant abusivement conquis par « les marchés ». Ce ne sera pas seulement - pas surtout - le boulot d'un homme, mais aussi des autres élus, de hauts et petits fonctionnaires, des citoyens que nous sommes, agents économiques aussi.

Seafrance

Il se trouve que je suis ce dossier d'assez près, pas seulement par les médias. Faire une SCOP est excellent. Essayer d'en faire une avec des dirigeants peu crédibles (en compétence et en comportement) peut faire plus de mal que de bien à l'idée même de SCOP et aux autres SCOPs, sans parler des marins concernés. Et il faut des sous. Vous avez essayé de trouver un site Internet d'où participer à l'effort ? Introuvable. Tenter d'extirper de l'argent public, pourquoi pas, mais certainement pas pour un groupe lâché par la CFDT aux niveaux supérieurs. Chacun sait qu'il y a des syndicats peu honorables ; ils font du tort à l'idée et à la réalité de ceux qui s'organisent pour défendre les salariés. C'est si facile d'en renforcer l'idée du « tous pourris ». Pas de lynchage, cependant. Restent les marins et les officiers, pas tous pourris, bien sûr. Il faut trouver des solutions, globales ou par morceaux.

Elections Législatives

Le PS a choisi son candidat pour les législatives de juin. C'est Maud Olivier, Maire des Ulis. Je la connais, j'ai confiance en elle, je la soutiens et la soutiendrai, pas seulement par la COM, aussi en travaillant avec elle sur quelques dossiers. Son travail aux Ulis est remarquable. Il est intéressant de lire son site http://www.maud-olivier.fr/ Ses valeurs sont solides, son intelligence s'étend à beaucoup de nos problèmes. Elle n'a pas de recette pour sauver le monde toute seule, mais elle sait dans quelles directions travailler. La soutenir n'est pas perdre son temps.

La voie de l'espérance

Je ne crois plus au Père Noël, et pas seulement parce que je suis sexagénaire. J'ai travaillé en Union Soviétique. J'ai vu que les révolutionnaires iraniens étaient pires que le Shah, que les khmers se battant contre les américains, du moins ceux qui les ont dirigés, étaient des tortionnaires. Je vois aussi que les sociaux-démocrates sont assez secs sur la société qu'ils veulent in fine : restons dans le capitalisme comme un moindre mal, modérons le et humanisons le ; mais ils (nous) ont fait de trop beaux cadeaux aux marchés ; peu de « vision ». Les gens « plus à gauche » n'ont pas tout compris non plus (culture du chef, peu de travail sur la démocratie, silence ambigu sur la notion de révolution) ; je cause de temps en temps des écolos. Les centristes croient un peu trop au Père Noël équilibré ou équilibriste, on en reparlera. La bonne vielle Droite peut se contorsionner, il n'y a pas grand chose à attendre d'elle : c'est plus facile de stigmatiser l'arabe du coin que le lointain financier. Alors, mec, on désespère ? Non. Des gens comme Maud Olivier font un excellent travail local et ce n'est pas si facile. Et puis j'ai lu récemment un petit bouquin que je vous recommande. Les auteurs sont Stéphane Hessel et Edgar Morin ; le titre est « Le chemin de l'espérance » ; ça coûte moins de cinq euros et est disponible en livre électronique par exemple chez Amazon.
Pourquoi cela ouvre-t-il un vrai chemin ? On connaît Stéphane Hessel notamment par son opuscule sur les indignés. Edgar Morin est caractérisé par le fait qu'il assume une pensée complexe. Cela ne veut pas dire incompréhensible. Cela signifie que la réduction à des schémas simplistes – croissance ou non, capitalisme ou non, écologie ou non, mondialisation ou non – nous fait perdre notre temps et passer à coté des chemins praticables. Il faut croître et décroître, mondialiser et démondialiser. Est-ce à dire d'autres contorsions et un extrême centre incohérent ? Non. Le diagnostic est clair ; la dictature des marchés est là et elle est insupportable. La gauche n'a pas reconstruit une vision claire de l'avenir, elle doit le faire. La révolution à la Lénine n'est pas la solution. On propose dans ce petit livre une métamorphose, avec des éléments de programme pour maintenant et aussi pour demain, avec une stratégie générale : « envelopper » le capitaliste, le modérer et le réguler par la démocratie (le pouvoir de tous), construire les alternatives – une société plurielle et non totalitaire – par l'économie sociale et solidaire et d'autres voies nouvelles, dépasser le capitalisme. Ce n'est pas une pommade.
Certains lecteurs y voient des idées trop générales. J'y vois la bonne direction. Il ne s'agit pas d'un nouveau parti, mais de gens qui réfléchissent ; dans la désordre économique et parfois mental où nous sommes, ce n'est pas du luxe. Cela n'ouvre pas une voie facile, bien sûr. Nous devons écouter, réfléchir et travailler, pas seulement nous rallier.
Conclusion de ce long « post » : mes excuses pour un long silence. Il y a place ici pour d'autres expressions ; proposez. 
Jean-Luc Escudié 

lundi 5 décembre 2011

Dialogue sur la dette, la démocratie et l'Europe


Un lecteur nous écrit, en réaction à la phrase d'un message « nous ne pourrons pas continuer à vivre durablement au-dessus de nos moyens » la réaction suivante : «  Diable il faut le dire à celles et ceux qui s'expriment dans les journaux du SPF, de la Fondation abbé Pierre et du secours catholique et qui représentent les dix millions de personnes vivant en-dessous du seuil de pauvreté dans ce pays. Regardez bien les chiffres, tous les chiffres, de ce pays depuis 2002 ». Je le remercie pour sa remarque qui me permet de préciser et en même temps je suis gêné d'avoir pu laisser poindre un tel malentendu ; « nous » peut avoir plusieurs sens et quand je dis « nous », j'inclus parfois les pauvres en effet, mais pas lorsqu'il s'agit de se serrer la ceinture. Précisons.
Lorsque je dis «  nous ne pourrons pas continuer à vivre durablement au-dessus de nos moyens », je parle de notre endettement croissant, au niveau de l'état, de certaines collectivités locales, de certaines entreprises (des PME surtout), de nombreux « ménages », pas les plus riches bien sûr. Il faut distinguer deux questions : « d'où vient cet endettement ? » et « faut-il vraiment le réduire, et comment ? ».
Pour la première question, il y a, je crois, deux sortes de causes corrélées : la première est que, vraisemblablement dans le contexte de l'effondrement soviétique (ce régime s'était perverti y compris dans sa structure sociale et avait aussi perdu ce qu'il a eu d'efficacité) et de la menace qu'il constituait malgré tout, dans le contexte d'une forme ambiguë mais réelle de ralliement de la Chine au capitalisme, une large part de ceux qui contrôlent l'économie parce qu'ils détiennent les capitaux ont réussi à drainer une part sans cesse croissante de la richesse vers eux même, en sorte que les États et beaucoup de ménages – les pauvres mais aussi une part croissante de la « classe moyenne », parmi lesquels de nombreux travailleurs salariés ou indépendants – n'ont plus le sou. Pour faire simple, les riches ont rassemblé l'essentiel des richesses. Cela se voit par exemple, comme le fait remarquer Frédéric Lordon, au fait que c'est Vinci qui peut payer (et le fait) pour restaurer Versailles, et j'ai un cousin qui, luttant au niveau international contre le tabagisme, est maintenant financé par Microsoft (la fondation, bien sûr). Les autres sont endettés et parfois ne peuvent plus payer. Surtout lorsque, parce qu'ils sont en difficulté, les taux d'intérêt auxquels ils sont soumis explosent. Pourtant, « les riches » ne peuvent continuer à s'enrichir que si les autres continuent à rembourser et à emprunter ; ils ont aussi un petit problème. Mon propos n'est pas ici de parler d'économie, mais simplement d'exprimer que la « crise » est systémique, en ce sens que les riches ne peuvent continuer leur rôle qu'à la mesure du serrage de ceinture des autres, ce qui se heurte à quelque résistance. Non pas que nous soyons dans un jeu à somme nulle (ce que gagnent les uns est perdu par les autres), mais parce que la croissance semble bien maintenant exiger l'appauvrissement de la majorité, si on continue dans cette logique. On en reparlera. Une part des « riches » qui nous concernent sont chez nous, en France, une part à moitié ici (mais fiscalement ailleurs), une part ne sont pas du tout ici. Lorsque je dis : «  nous ne pourrons pas continuer à vivre durablement au-dessus de nos moyens », cela exprime une analyse, non un désir. Nous devons changer « nos moyens », les retrouver, en diminuant le poids de la dette. Ce « nous » inclut la grande majorité de nos concitoyens (et même des habitants de ce pays). Et on risque, en effet, si on ne modifie pas la cause du problème, à « devoir » continuer à réduire le « train de vie » y compris des pauvres. En termes d'objectif et pourquoi pas de désir, nous ne pouvons accepter l'appauvrissement de la majorité. Nous pouvons accepter l'effort, la lutte contre le gaspillage, nous pouvons accepter des comportements rigoureux, mais pas la continuation sans fin de l'enrichissement des riches au prix de l'appauvrissement des pauvres et autres français moyens. Et c'est vrai : c'est souvent en écoutant les grandes associations de solidarité que l'on est informé de la réalité sociale. Alors que faire ? Pour beaucoup, y compris dans le peuple, ou les peuples européens, il y a un problème économique, il faut donc donner les rênes, tous les rênes à ceux qui maîtrisent l'économie, aux gens compétents : aux riches. Les entreprises évitent de payer les charges sociales ? On stigmatise ceux qui simulent une grippe pour toucher une semaine d'allocations. Pendant la grande crise, on a stigmatisé à New-York une dame qui venait en vison à la soupe populaire ; cette dame, divorcée, n'avait plus de quoi se chauffer et à peine de quoi manger ; même avec cinquante pour cent de pauvres, « on » en trouvera toujours assez qui ne méritent plus de vivre, seulement de survivre ; et encore...
Une seconde cause de notre endettement est notre capacité à gaspiller même quand nous ne sommes pas riches ; certes en partie à cause de la pression commerciale, de l'obsolescence organisée des objets, de tous ces trucs jetables et non durables. Mais ce n'est pas seulement de la faute des autres : nous pouvons aussi, si nous ne sommes pas trop bêtes ou fashion victims, habiter des maisons un peu plus chères à l'achat mais moins coûteuses sur toute leur durée de vie, cesser d'être des consommateurs suivistes, voire compulsifs, d'être des hommes sandwich de marques prestigieuses, y compris quand nous sommes pauvres. Les nouveaux logements sociaux à Paris sont plus « durables » que bien des logements de standing. Limiter le gaspillage des riches est aussi une bonne chose. Pourquoi les deux causes (concentration des créances dans peu de mains et gaspillage) sont-elles corrélées ? Parce que les maîtres du Marché ont besoin de voir croître leurs ventes, que ce soit utile et compatible avec la planète ou non.
La question est : pouvons nous accepter un effort pour ceux qui le peuvent encore, dans l'espoir d'arrêter cette machine infernale ? Le Président sortant (qui fait effort pour rempiler, bien sûr) a évoqué il y a quelques années la possibilité ou la nécessité de « réformer le capitalisme ». Les paradis fiscaux vont toujours bien, merci, et on passe à autre chose : l'effort de « tous ». Les socialistes et autres personnes de centre gauche disent parfois « bien sûr, il est hors de question d'exproprier les créanciers ». La méthode traditionnelle d'expropriation des créanciers, l'inflation, pose il est vrai de graves problèmes. Mais nous ne pouvons accepter la liquidation des marges de manœuvre des États, l'appauvrissement sans fin des pauvres, l'entrée d'une part des classes moyennes et des travailleurs (encore une fois, salariés ou non : paysans indépendants par exemple) dans la pauvreté. Je pense que l'on n'évitera pas la dégradation des créances et qu'il n'est pas dramatique mais nécessaire de les dégrader. A condition qu'ils n'aient plus les moyens de nous couper les vivres. Comment réduire la dette et notre dépendance des créanciers ? Les Rois européens faisaient parfois expulser ou embastiller certains créanciers. Il nous faut conquérir – plus que reconquérir – une économie où ce qui n'est pas consommé tout de suite peut être contrôlé, au moins en partie par des gens qui pensent au bien commun, pas par des prédateurs, pas non plus par des commissaires politiques. Il nous faut un autre système bancaire. Il nous faut une autre fiscalité. Même les sociaux-démocrates doivent réfléchir. Il reste du travail. L'entreprise sociale et solidaire n'est peut-être pas qu'une marge sympathique ; elle peut aussi contribuer à nous sortir de l'étranglement par les créanciers. Prendre d'assaut l’Élysée avec des manifestants indignés n'est pas la solution (quoique manifester puisse être pertinent). Ce que font les allemands est loin d'être toujours un modèle, mais examinez le comportement de Volkswagen : ils ont une Région (un Land) dans leur capital, ils n'externalisent pas, ils pratiquent un certain dialogue social. Nous ne devons pas bêler ou désespérer mais travailler à trouver le chemin d'un autre monde et nous y engager ; nous n'avons pas le choix. Pour moi, une grande partie de la solution est l'extension du domaine de la démocratie, non pas sa réduction. La démocratie dont je parle n'est pas la démagogie : elle est l'effort, l'intelligence, la responsabilité, le respect.

Dans ce dialogue, vient ensuite la question des institutions ; notre interlocuteur dit : « Vous avancez également que pour faire face à "La crise" actuelle il faudrait mettre en œuvre plus d'Europe par "une nouvelle organisation européenne à construire" bénéficiant d'un "contrôle démocratique". Diable, vous avez vécu en USSR... Quand j'entends les mots "contrôle et démocratique" je sors mon "1984" actualisé... Je ne crois ni au bon temps de la R. Démocratique A. d'hier et ni aux contrôles des quartiers par le peuple en Chine actuelle... Mais vous avez raison une nouvelle organisation mondiale est à imaginer. Je ne crois pas à une solution européenne seule, à l'époque où se heurtent les impérialismes américains et chinois, les fondamentalismes musulmans, chrétiens et juifs, et les pays émergents contre une Europe immergée dans ses nationalismes résurgents... »
La question du « contrôle démocratique » se pose en effet. Une des raisons du relatif désamour des peuples envers l'Europe est la distance entre les citoyens et les centres de décision européens, l'autre, corrélée, étant leur complexité, qui les rend peu intelligibles et parfois inefficaces. Je ne développe pas, et en conséquence je caricature un peu : l'essentiel du pouvoir en Europe repose maintenant dans les mains d'une poignée de chefs d'exécutifs de pays membres, qui naviguent entre les intérêts communs, les intérêts nationaux et leurs intérêts politiques personnels. Je devrais dire « intérêts et contraintes » plutôt qu'intérêts. Ils ne sont pas élus sur un programme ou même un discours concernant l'Europe. Les citoyens français, par exemple, commencent seulement à entendre quelques paroles britanniques ou allemandes, et on a du mal à percevoir dans les discours de N Sarkozy, par exemple, ce qui s'adresse aux peuples d'Europe.
Je pense donc deux choses : d'abord qu'une large part de nos problèmes ne peut se résoudre qu'au niveau européen et que les postures de conservation de souveraineté n'ont de sens autre que démagogique que lorsqu'elles exigent un mandat démocratique pour l'Europe ou concernent des questions locales, au sens de nationales ; ensuite que les détenteurs du pouvoir politique en Europe doivent être mandatés par les peuples à cet effet et non comme un sous-produit de leur mandat national. Ce ne sont pas nécessairement les mêmes personnes qui sont compétentes et adéquates aux différents niveaux. Nous avons actuellement une assemblée européenne, mais elle a peu de pouvoirs quoique maintenant non négligeables. La commission n'est pas élue. Ce n'est pas le moment d'indiquer les bonnes structures mais une chose est claire : confier le pouvoir au niveau capable de traiter les problèmes est la seule voie pour les traiter et ce niveau doit être élu par les peuples à cet effet. J'appelle contrôle démocratique au minimum le couple classique du contrôle par délégation : contrôle a priori par mandat électif, contrôle a posteriori par l'élection suivante qui fonctionne parfois comme un vote sanction : les électeurs confient le pouvoir, puis le retirent parfois. Ce mode de contrôle par délégation, que j'estime avec bien d'autres insuffisant parce qu'il peut fonctionner comme une boite noire, est le minimum en deçà duquel un pouvoir ne peut être qualifié de démocratique et ne peut être en effet qu'une navigation tortueuse et peu intelligible entre des intérêts distincts. La remarque de mon interlocuteur sur le « contrôle » à la mode RDA, pourquoi pas à la mode Libyenne Kaddafiste, me paraît inadéquate et ce n'est pas à ces types de contrôle que nous nous intéressons, cela va mieux en le disant ; quand je pense à 1984 revisité, ce n'est pas le PS que je crains le plus. Ces « contrôles », que je rassemble pour ma part sous le terme de « commissaires politiques » se sont avérés de multiples fois dans l'histoire comme séparés de la société civile, ne prenant leur légitimité que par cooptation et nomination depuis le sommet d'un appareil, parfois animé a priori de bonnes intentions, mais glissant toujours, parfois sans délai, vers le service d'une forme ou une autre de nomenclature qui instrumentalise une idéologie ou au moins un discours ; une sorte de clergé dévoyé. Nous ne voulons pas de Parti dominant, nous voulons une société civile libre et multiple, au même titre que nous ne voulons pas être dominés par le groupe ou la classe, comme vous voudrez, de ceux qui ont réussi à rassembler sous leur contrôle une part dominante des moyens financiers de l'humanité et par là du pouvoir. La démocratie n'est pas un acquis évident : elle doit être réinventée, sans faire table rase, a minima pour compenser sa dilution dans le pouvoir de l'argent, a maxima pour choisir ensemble ce que nos destins peuvent avoir de commun. Réinventée sans cesse ? Peut-être ; maintenant, assurément.
Dernière question soulevée : l’Europe est-elle vraiment importante au moment de la confrontation Amérique – Chine ; au moment de l'émergence des Brésil-Russie-Inde-Chine ? Certes, l'avenir du monde se joue maintenant dans la reconfiguration du rapport Occident – BRICS, qui n'efface pas complètement le rapport Nord-Sud (par exemple, la plupart des arabes n'est ni en occident, ni dans les BRICS). Certes la France peut faire entendre une voix, la sienne, dans ces deux confrontations, l'une tendant à supplanter l'autre et elle peut gérer elle-même ses fromages exceptionnels. Mais le lieu naturel où nous pouvons compter et agir dans ces dialogues et ces tensions ne peut être que l'Europe. Lui transférer des pouvoirs peut et doit se faire comme un progrès démocratique si la dite démocratie intervient à deux moments : au moment du transfert de pouvoir et dans l'exercice ultérieur du pouvoir. Et il est maintenant clair que nous ne voulons pas décider démocratiquement de perdre le contrôle du peuple sur les « décideurs » européens ; il faut donc dessiner le fonctionnement démocratique de l'Europe avant de décider non moins démocratiquement de lui confier les pouvoirs que nous ne pouvons exercer localement. La méthode qui consiste à lui confier des pouvoirs dans l'urgence et à ajuster plus tard le fonctionnement démocratique ne peut être acceptée.
C'est un mode de dialogue. On peut en trouver d'autres.