Comment transformer une vérité en probable mensonge et, du même mouvement, comment transformer un mensonge en vérité admise par de nombreux citoyens ? Voici deux exemples de ce processus, qui peut être bien « utile » à ceux qui travaillent à le mettre en œuvre
Premier exemple : le réchauffement climatique
Première phase : face à divers indicateurs, un nombre croissant de scientifiques se pose la question de la réalité du réchauffement climatique, de ses effets, et de la responsabilité de l'activité humaine dans ce processus.
Seconde phase : un groupe se forme alors aux États Unis, formé de vénérables savants ayant généralement cessé toute activité scientifique digne de ce nom, mais ayant des noms célèbres – j'en ai croisé un à Los Alamos -, ayant servi de conseillers à d'anciens Présidents Républicains, et convaincus de la toxicité de toute régulation, au nom de l'Amérique, du Marché, de la science économique vue comme la justification de l'ultra-libéralisme ; ce groupe développe une argumentation qui nie le réchauffement climatique – ce ne serait qu'une fluctuation à court terme – et surtout le caractère dominant de l'effet de serre (on oublierait divers autres effets, on surestimerait celui-ci). Ce groupe soupçonne les tenants de la réalité du réchauffement climatique d'insuffisance scientifique et de partialité. Disposant d'imposants moyens de communication, il est écouté. Nous l'appellerons le groupe négationniste
Troisième phase : face à ce discours qu'ils ressentent comme de l'intox et injurieux pour leur travail, une part des scientifiques travaillant sur le sujet ne se contente plus d'arguments scientifiques, mais puisque ceux-ci ne sont guère écoutés, entre parfois dans une posture militante, dénonce, s'organise, polémique ; au moins, ils en parlent entre eux, par courriers électronique notamment.
Quatrième phase : le groupe négationniste ultra-libéral se procure et publie des fragments de la communication des scientifiques et s'exclame : « on vous l'avait bien dit, ces soit-disant scientifiques sont des militants écologistes, unamerican (non américains), leur parole ne vaut rien, ne croyez pas au réchauffement climatique » . Au total, la fraction du grand public (des citoyens) qui pense que le réchauffement climatique existe diminue, passant grossièrement en quelques années des trois quarts à la moitié.
S'il est excessif ou prématuré de dire que les négationnistes ont gagné – l'avenir nous le dira -, disons qu'ils défendent avec succès les groupes pétroliers, malgré les marées noires (les pélicans embourbés, c'est des images pour femmelettes). Leur seconde arme consiste à dire : « oui, il faut soutenir les énergies renouvelables, d'ailleurs nous le faisons, à vrai dire c'est surtout nous qui le faisons ». Ils oublient de dire qu'ils affectent à ce travail des millions de dollars, en réservant des milliards au développement de l'exploitation des combustibles fossiles, non renouvelables, et responsables de l'effet de serre qui joue un rôle majeur dans le réchauffement climatique ; ils sont dans la logique «j'utilise à mon gré de grosses sommes et fais ostensiblement don de quelques piécettes ». Le grand public, et parfois même les journalistes, confond souvent millions et milliards (qui signifient essentiellement « beaucoup ») et la rareté de cette comparaison quantitative dans la communication qui l'atteint fait son effet. Il est donc vraisemblable, quoique non certain, que les américains n'investiront suffisamment dans les énergies renouvelables que lorsque les combustibles fossiles commenceront vraiment à manquer, en d'autres termes quand le marché s'en apercevra.
Second exemple : la nature de l'opposition en Syrie
Première phase : face aux manifestations en Syrie et à leur répression brutale, un nombre croissant de citoyens et de journalistes estime la répression disproportionnée et illégitime.
Seconde phase : le pouvoir Syrien et ses alliés – y compris la Russie (et Poutine vient de recevoir le prix Confucius) – explique que les manifestants sont violents, qu'il faut bien maintenir l'ordre, que la guerre civile menace.
Troisième phase : face à la violence policière et militaire du pouvoir, une part - encore minime – des opposants passe à la lutte armée, cela fait d'ailleurs débat dans ses rangs, qui s'organisent.
Quatrième phase : vous avez compris ; le pouvoir ne cache pas les quelques tirs dont il est la cible ; au contraire, cela justifie son discours « les opposants sont armés, nous devons défendre la patrie ». C'est nous ou le chaos.
Que nous apprennent ces deux exemples ?
Mon propos est de souligner que dans les deux cas, le mensonge produit sa justification : la critique injustifiée des scientifiques rend certains d'entre eux militants, comme les tirs sur les manifestants accusés d'être des groupes armés amènent une part d'entre eux à la résistance armée. Ces mensonges ont un effet auto-réalisateur, comme parfois les sondages et les notations des agences. Nous devons résister à ces effets, notamment en ce qui concerne la science, en maintenant bec et ongles sa rigueur, plutôt que de passer à la communication, où l'on ne dit que ce qui arrange.
Lorsqu'il y a des analogies dans un débat ou une polémique avec le début des deux processus que nous venons de décrire, on peut légitimement se poser la question de la suite : les phases trois et quatre ne menacent-elles pas ? Les manipulateurs de l'information ne gagnent pas toujours la bataille destinée à défendre leurs intérêts. Nous choisissons la vérité.
JLE
JLE
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